Baie de Somme

Interview de Agnès Bourdon de Art et Nature en Baie de Somme : Allier art et nature pour sublimer la Baie de Somme

Agnès, vous êtes à la fois guide nature Qualinat et artiste mosaïste, et vous avez créé « Art et Nature en Baie de Somme » : comment cette double casquette est-elle née, et en quoi la Baie de Somme est-elle...

17 juillet 2026 8 min de lecture
Interview de Agnès Bourdon de Art et Nature en Baie de Somme : Allier art et nature pour sublimer la Baie de Somme

Agnès, vous êtes à la fois guide nature Qualinat et artiste mosaïste, et vous avez créé « Art et Nature en Baie de Somme » : comment cette double casquette est-elle née, et en quoi la Baie de Somme est-elle devenue le fil conducteur de votre démarche ?

La trentaine venue, suite à un changement de vie personnelle et professionnelle, j'ai quitté la région parisienne et je suis arrivée à l'été 2003 en Baie de Somme. Il me fallait davantage d'espace pour créer mon atelier de mosaïque. Je connaissais déjà bien la région puisque ma famille possédait une petite maison de vacances à Merlimont. C'est sur les plages de la Côte d'Opale que j'ai passé toutes mes vacances scolaires et plus tard de nombreux week-ends. J'ai commencé par créer mon atelier puis quelques années plus tard à suivre la démarche Qualinat pour devenir guide nature. J'ai tout de suite eu un attachement profond à cette nature si grandiose, je peux dire que c'est en Baie de Somme que j'ai appris à vivre aux rythmes des saisons, des migrations, des ciels et des transparences lumineuses si changeants. Comment ne pas être happée dans la contemplation de ces paysages, de cette flore, de cette faune ? Faire partager la connaissance de ces milieux si fragiles et l'idée d'un autre regarder voir ne m'est venue qu'après. D'ailleurs au cours d'une balade par un après-midi venteux !

Vos balades « Éloge de la lenteur » invitent à une immersion très contemplative dans le Hâble d’Ault, la Route Blanche ou les espaces protégés de Cayeux-sur-Mer : concrètement, comment ralentir le pas change-t-il le regard que l’on porte sur ces paysages et sur la faune qui y vit ?

Il me semble, avec le recul, que ralentir (au sens large du terme) nous ramène à notre dimension d'être vivant, au même rythme que la nature qui nous entoure. Nous nous mettons au même niveau : en ralentissant nous sommes plus enclin à l'observation, à la découverte, à la curiosité. C'est une forme de communication avec la nature que nous rétablissons. On apprécie un infime changement des couleurs du ciel, le vol d'oiseaux, une mousse qui s'ouvre sous l'effet de l'humidité. La précipitation ne nous permet pas d'accéder à tous ses trésors, peut-être juste à une simple consommation d'un lieu à un instant donné. La lenteur nous oriente vers une certaine forme d'imprégnation avec les éléments comme le vent, la pluie, le soleil, les marées et nous remet à notre juste place d'êtres humains.

Dans vos mosaïques, vous travaillez avec des matériaux glanés sur place – bois flotté, galets, métal rouillé… Pouvez-vous nous décrire votre processus créatif, depuis la collecte in situ jusqu’à l’œuvre finie, et en quoi ces matières racontent-elles la Baie de Somme différemment d’une peinture ou d’une photo ?

C'est difficile d'expliquer ma démarche créative ! Je parviens à l'œuvre finie en franchissant différentes étapes. En tout premier lieu, j'ai toujours avec moi mon calepin à croquis. C'est ma base de réflexion et de travail. J'esquisse des lignes contemplées sur la Baie par exemple, je note des impressions, des ressentis, des références bibliographiques à consulter, des pistes de recherches. Puis le travail de réflexion démarre et je griffonne de nombreuses esquisses jusqu'à atteindre quelque chose qui me dise "c'est ça". J'enrichis toujours ces essais par de la lecture (littérature, poésie, philosophie, sciences...), de la musique (part importante, je suis violoncelliste amateure) et des références à d'autres œuvres artistiques (peintures, sculptures, photographie). Quand je parviens à la maturité de ce que je souhaite, je passe au dessin final au format réel. Je détaille minutieusement toutes les contraintes techniques (support, compatibilité des matériaux et des liants, équilibre, accroche) et je choisis mes matériaux : ceux que j'ai en stock comme les marbres ou que j'ai trouvés lors de mes balades (galets, bois flottés, végétaux, pièces de rouille ou autres). Ensuite après avoir sélectionné les matériaux, vient l'étape de l'équilibre des couleurs, le choix des pigments naturels pour les liants et de nouveau un travail sur certaines lignes directrices du futur tableau. Je prépare ensuite les plaques de marbres choisies en les taillant en tesselles (petits morceaux d'environ 5 mm) : je peux commencer la réalisation de l'œuvre. C'est un travail long et minutieux qui peut prendre plusieurs semaines à temps plein. Au fil de toutes mes balades j'ai constitué un stock de trouvailles que je redécouvre avec joie lorsque je suis à la recherche d'un élément particulier et que je continue d'alimenter avec enthousiasme. Mes œuvres ne concernent pas uniquement la Baie de Somme mais également beaucoup de ressentis et d'interrogations.

Vous accueillez les visiteurs dans votre atelier, au cœur d’un jardin de graminées avec vue sur vos chèvres Tam-Tam et Trompette : comment ce cadre vivant et paysager influence-t-il la manière dont les participants entrent en création lors de vos stages de mosaïque décorative ou contemporaine ?

Mon atelier a désormais déménagé. Je n'ai plus mon jardin de graminées et mes chèvres sont malheureusement décédées de vieillesse. Je donne toujours des stages de mosaïque contemporaine et décorative dans mon nouvel atelier situé à Abbeville. Mais oui à l'époque les participants aimaient bien faire des pauses en allant flâner dans le jardin et rendre visite à mes chèvres.

Votre approche mêle observation naturaliste, démarche artistique et sensibilisation environnementale : quelles réactions ou déclics remarquez-vous le plus souvent chez les personnes qui découvrent la Baie de Somme à travers cette fusion art-nature, et avez-vous un exemple marquant de transformation ou de prise de conscience ?

La réflexion la plus courante qui m'est rapportée en fin de balade est "on n'avait pas vu, on serait passé à côté sans s'en rendre compte". J'essaie de faire le lien entre tous les écosystèmes qui forment un paysage de la Baie de Somme et la vision artistique que l'on peut en ressentir. Ce sont ces interactions et coopérations entre tous les éléments naturels qui nous permettent de faire écho à notre part d'humanité artistique. Le participants prennent conscience que l'on protège ce que l'on connaît et ce que l'on aime, des graines sont semées, germeront-elles ? Défi majeur pour notre société qui ignore ou feint d'ignorer que nous sommes une partie d'un grand ensemble qui se nomme la nature. Une dame, en fin de balade, alors qu'elle se dirigeait vers sa voiture pour partir est revenue sur ses pas pour me dire en me prenant le bras "je viens très souvent en Baie de Somme, je vous promets de ne plus jamais la regarder comme je le faisais avant, vous m'avez appris à ouvrir les yeux".

En regardant l’évolution du territoire, du tourisme nature et des attentes des visiteurs, comment imaginez-vous l’avenir d’« Art et Nature en Baie de Somme » dans cinq à dix ans ? Voyez-vous émerger de nouvelles formes de médiation artistique et naturaliste que vous aimeriez explorer ?

Avec l'évolution rapide du changement climatique, il est difficile de se projeter sur une décennie ! Des sorties adaptées qui tiendront évidemment compte de ces modifications ; des ateliers éco-responsables dans le choix des matériaux, ce qui est déjà le cas mais en accentuant cette pratique. Mettre en place et penser des ateliers in situ avec un petit nombre de participants, sur les bords de la Baie : land art, tissage de fibres végétales. L'idée étant de plonger les participants en immersion totale pendant une journée complète entre une balade et un temps de créativité suite à cette sortie. Je reviens sur le nombre de places limitées qui me semble essentiel, premièrement de façon à être disponible pour accompagner et aider chacun à finaliser sa création ; deuxièmement pour qu'il y ait des échanges sympathiques entre chaque créateur et ainsi développer des interactions riches de partages et de bonne humeur.

Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui vient en Baie de Somme pour la première fois et qui souhaite vraiment la « ressentir » plutôt que simplement la voir, que ce soit par la marche ou par une pratique artistique ?

Simplement, même si ce n'est pas évident à mettre en place, je dirais le temps d'une balade ou d'un atelier artistique de laisser de côté tout ce qui nous encombre du quotidien, de se déconnecter du monde informationnel et de vivre pleinement l'instant présent avec les nuances du ciel, le chant des oiseaux, les variations de paysage, le toucher des matériaux. L'essentiel est ici, en Baie de Somme, dans toute sa complexité, son immensité et la créativité qu'elle nous inspire.

Pour en savoir plus : https://www.balade-art-nature-baiedesomme.com