Parcs naturels et marais

Interview de Bérengère Desmettre : Mettre en lumière le marais audomarois à travers le regard d’une artiste

Bérengère, vous avez passé les étés de votre enfance dans le marais audomarois : si vous deviez raconter à quelqu’un qui ne le connaît pas ce territoire à la fois intime et sauvage, quel souvenir fondateur lui donneriez-vous comme porte...

6 août 2026 7 min de lecture
Interview de Bérengère Desmettre : Mettre en lumière le marais audomarois à travers le regard d’une artiste

Bérengère, vous avez passé les étés de votre enfance dans le marais audomarois : si vous deviez raconter à quelqu’un qui ne le connaît pas ce territoire à la fois intime et sauvage, quel souvenir fondateur lui donneriez-vous comme porte d’entrée dans votre travail d’artiste ?

J'ai tant de souvenirs... C'est très difficile de choisir... Mais en fait, je vous parlerai de l'eau verte, sombre miroir où se reflétait le paysage, l'eau immobile et presque noire. Toute ma vie, toute ma quête artistique ne sont qu'une tentative pour regarder dans ce miroir... miroir de la vie, miroir de l'âme.

Votre pratique croise dessin, photographie, écriture et collage : comment ces différents médiums se complètent-ils pour traduire la complexité du marais audomarois – sa lumière, ses silences, ses gestes maraîchers – sans tomber dans la carte postale ou le simple reportage documentaire ?

J'utilise tous ces médiums non pas d'un point de vue extérieur, mais en partant de moi, de mon intimité, de mon expérience personnelle. Le marais étant le creuset de ma poétique, il « transpire », si je puis utiliser cette expression, dans une grande partie de mon travail sans que j'aie besoin de privilégier un médium plutôt qu'un autre pour qu’il soit présent. Dans ma pratique artistique, le marais n'est pas à l'extérieur de moi, et je ne vais pas en parler comme j'ai pu le faire en tant que journaliste : il est à l'intérieur de moi. Son souvenir, sa lumière, ses silences font partie de moi depuis mon enfance et rejaillissent aussi bien dans une œuvre de collage que dans un poème ; ils peuvent aussi imprégner toute une série. Je n'ai pas de technique précise pour le traduire car, en moi, le marais audomarois est une poétique — ma poétique — et non un outil.

Vous avez été journaliste puis mannequin avant de vous consacrer pleinement à l’art : en quoi ce regard « mis en scène », habitué à l’image et au récit, influence-t-il aujourd’hui votre manière d’aborder le marais audomarois, notamment dans vos carnets de voyage et sur votre blog ?

C'est l'inverse ;-) J'ai été modèle (mannequin) puis journaliste... Je ne pense pas qu'il y ait une idée de mise en scène dans le regard que je porte sur moi-même et donc encore moins dans ma façon d'aborder le marais audomarois. Le journalisme m'a permis de redécouvrir ce territoire de mon enfance, il y a quelques années. Et comme je destinais ces reportages à mon blog Les voyages de Bérengère, j'ai pu, avec une immense liberté, rendre compte de ce que j'avais redécouvert et découvert sans être limitée par le manque de place, l’une des contraintes de la presse papier. Ainsi, j'ai fait plusieurs reportages « fleuves » pour, je l'espère, donner envie à mes lecteurs de découvrir ce territoire. (Je précise que je ne suis plus journaliste aujourd'hui, mais que ces reportages sont toujours en ligne.)

Le marais est une Réserve de biosphère, avec des enjeux écologiques et patrimoniaux forts : comment cette dimension influe-t-elle sur vos choix artistiques (cadrages, mots, matériaux, formats) lorsque vous cherchez à le mettre en lumière, et avez-vous parfois le sentiment d’une tension entre esthétisation du paysage et urgence écologique ? 

Dans le grand reportage en trois volets que j'ai fait sur le marais, j'ai facilement concilié mon souhait de donner à ressentir toute l'infinie poésie du paysage et la nécessité d’en expliquer la dimension écologique dans le texte. Je crois beaucoup au pouvoir de la Beauté et de la Poésie. On vit dans une période éminemment angoissée. Les réseaux sociaux, Internet et l’information en continu amènent quotidiennement à la connaissance de chacun une multitude de catastrophes et de sujets graves et anxiogènes. Il peut en résulter une forme de saturation tout à fait compréhensible. Moi, je me place du côté de ce qui fait du bien à l'âme. Il est fondamental d'expliquer les enjeux écologiques et patrimoniaux de la Réserve qu'est le marais, mais sans oublier de montrer et remontrer sa beauté qui ressource, apaise, enchante...

Dans vos trois axes de travail – Carnets de Voyage, Cabinet de curiosités, Credo – où et comment le marais audomarois s’invite-t-il concrètement : est-ce un décor, un personnage, un laboratoire de réflexion sur le temps et la mémoire, ou même une forme de spiritualité discrète ?

L'empreinte du marais audomarois est tellement profonde dans ma poétique artistique qu'il imprègne jusqu’au moindre de mes gestes dans mes carnets de poche. Ces derniers m’accompagnent au quotidien et sont la base de mon travail artistique, ses coulisses si l'on veut. Toutes mes rêveries me ramènent au marais audomarois. Il est pour moi une nostalgie et une poétique. Cette nostalgie enchantée imprègne certaines œuvres plus fortement que d'autres : Un herbier de Sentiments, qui se trouve dans le corpus Cabinet des Merveilles, par exemple, est totalement issu de mon enfance dans le marais audomarois. C’est également le cas de ma série Une botanique du Temps. Et, j'ai terminé, il y a un an, une pièce, L'âge d'or, qui fait partie de la série Peaux d'âme dans le corpus de mon travail Credo. Cette pièce est entièrement dédiée à la maison de mon père dans le marais audomarois... Enfin, d'autres œuvres viendront...

Vous qui avez déjà consacré des ouvrages aux savoir-faire traditionnels, comment imaginez-vous l’avenir du marais audomarois : quelle place l’art pourrait-il jouer, selon vous, pour accompagner la transmission des pratiques maraîchères, des constructions navales ou de la relation au vivant dans les années à venir ?

Je pense qu'il y a bien des façons de procéder. Chaque artiste a la sienne. De par ma pratique journalistique, j'aime parler des artisans et des savoir-faire. J'ai notamment publié un livre sur ce thème : Le mouchoir de la duchesse, paru aux éditions Riveneuve en 2016. Et en ce qui concerne le marais, j'ai consacré le deuxième volet de mon reportage sur Les voyages de Bérengère à la construction de la bacôve et de l'escute, car cela fait partie des sujets qui me tiennent à cœur. Mais un autre artiste pourra se pencher sur la transmission des pratiques maraîchères, par exemple. Quant à la relation au vivant, beaucoup d'artistes en font un des éléments fondateurs de leur travail artistique. Inviter l'un de ces artistes en résidence pour qu'il rencontre la population, réalise une exposition ou une œuvre, etc. —  tant de choses sont possibles — peut aussi participer à cette transmission, car l'artiste repart ensuite avec cette expérience et va semer la bonne parole ailleurs...

Si un lecteur, après vous avoir lue ou vue en exposition, décidait d’aller à son tour « rencontrer » le marais audomarois, quel conseil lui donneriez-vous pour le regarder vraiment, autrement que comme un paysage pittoresque – et, peut-être, en faire la matière de sa propre création ?

Je dirais de prendre le temps... prendre le temps pour saisir Son temps, sa lumière, sa beauté, sa richesse inouïe. On a toujours tendance à consommer du paysage, du voyage, des vacances, etc. Personnellement, je n'ai pas d'autre conseil que de ralentir, se poser, prendre le temps, ne pas chercher à tout faire, se laisser traverser, essayer de ressentir. C'est ce que je fais moi-même quand je découvre un paysage que je ne connais pas et dont on m'a vanté la beauté. Je me pose et j'attends... de rencontrer sa singularité.

Pour en savoir plus : https://www.berengeredesmettre.fr/