Mémoire de la Grande Guerre

Interview de Yann Prouillet de Edhisto : Transmettre l’histoire de 14-18 à travers l’édition et la recherche

Yann Prouillet, pouvez-vous revenir sur votre parcours d’historien et d’éditeur, et expliquer comment est née l’idée d’Edhisto comme maison d’édition dédiée au patrimoine mémoriel et en particulier à la Grande Guerre ?Sur la base d'une formation universitaire en droit, appliqué...

2 juillet 2026 6 min de lecture
Interview de Yann Prouillet de Edhisto : Transmettre l’histoire de 14-18 à travers l’édition et la recherche

Yann Prouillet, pouvez-vous revenir sur votre parcours d’historien et d’éditeur, et expliquer comment est née l’idée d’Edhisto comme maison d’édition dédiée au patrimoine mémoriel et en particulier à la Grande Guerre ?

Sur la base d'une formation universitaire en droit, mise en pratique au cours d'une première carrière dans le domaine judiciaire et criminel, j'ai créé en 2007 la maison d'édition Edhisto, spécialisée dans l'histoire et le patrimoine des conflits, de la Révolution française à la Seconde Guerre mondiale.

Directeur, depuis l'an 2000, d'une collection au sein d'une société savante – la Société Philomatique Vosgienne, fondée en 1875 –, j'y ai appris le métier d'éditeur afin de permettre la publication d'excellents travaux qui dépassaient le cadre d'une simple publication associative. C'est ainsi qu'est née Edhisto, une maison d'édition plus professionnelle, il y a maintenant près de vingt ans.

Une histoire « au ras du sol » : pourquoi cette approche renouvelle-t-elle notre regard sur 14-18 ?

Entré au CRID 14-18 l'année suivant sa création (2005) en tant que bibliographe, je me suis spécialisé, sous la direction de Rémy Cazals, dans l'analyse de la production testimoniale des contemporains de la Grande Guerre. Nous défendons ainsi une approche anthropologique du conflit : l'étudier « au ras du sol », à travers les yeux et l'expérience de celles et ceux qui l'ont vécu ou subi.

Cette approche ne cherche pas à construire un récit national, mais à éditer et transmettre toute la diversité des expériences humaines, quel que soit le statut du témoin, afin de constituer un corpus anthropologique capable d'éclairer la compréhension de « l'expérience 14-18 ». Ce travail peut ensuite nourrir ce que l'on appelle communément le « devoir de mémoire », notion que, pour ma part, je ne revendique pas. Je me situe en amont, dans une démarche d'historien consistant à produire des connaissances susceptibles d'alimenter cette réflexion.

Le Journal de guerre d’Irma Parmentelot : que révèle ce témoignage intime sur la réalité de la guerre ?

Tout simplement la réalité de la guerre.

Le journal d'Irma Parmentelot est celui d'une adolescente de 19 ans en 1914 qui vit à quelques centaines de mètres de la première ligne française, au fond d'une vallée vosgienne coupée en deux par le conflit. Elle passe toute la guerre dans son village, qui n'est ni véritablement menacé par les bombardements ni évacué malgré sa proximité avec l'un des plus terribles champs de bataille de la guerre de montagne.

Elle offre ainsi une vision presque journalistique, parfois surréaliste, d'un conflit qu'elle observe chaque jour depuis sa fenêtre, devenant au fil des années une véritable experte de ce qui se déroule sous ses yeux. Son regard d'adolescente constitue également une véritable richesse sociologique, en proposant une vision féminine d'un monde militaire qui a profondément transformé son village en zone de guerre.

Comment relier une approche très locale des Vosges à une histoire plus globale de la Première Guerre mondiale ?

Les Vosges ont constitué le seul front de montagne de la Grande Guerre en France. Il s'agit d'un paradigme spécifique qui n'avait jamais été étudié dans toute sa richesse scientifique : histoire militaire, anthropologique, patrimoniale, mémorielle, entre autres.

Son étude, menée dans une perspective globale, a permis d'en dégager des spécificités qui enrichissent notre compréhension de la guerre de montagne comme champ d'étude à part entière, avec ses caractéristiques parfois étonnantes et ses implications multiples.

J'ai notamment été responsable scientifique du classement des nécropoles militaires du département des Vosges au patrimoine mondial de l'UNESCO, obtenu le 20 septembre 2023. J'ai également aménagé près de 250 kilomètres de sentiers de mémoire dans le massif des Vosges et participé à la création de l'Historial franco-allemand du Hartmannswillerkopf.

Être historien de la Grande Guerre sur un territoire aussi riche d'histoire conduit naturellement à développer une vision qui dépasse largement le seul cadre régional.

Comment la recherche nourrit-elle vos projets éditoriaux, et inversement ?

La recherche et son application éditoriale sont intimement liées, l'une étant même la conséquence logique de l'autre. En créant Edhisto, je me suis tout simplement doté de l'outil offrant la meilleure visibilité aux travaux que j'ai moi-même menés, auxquels j'ai contribué ou qui ont été réalisés par d'autres chercheurs et méritaient d'être diffusés par le livre.

Cette démarche relève également d'une volonté d'autonomie : en créant ma propre maison d'édition, je me suis affranchi de la recherche, souvent longue, difficile et fréquemment infructueuse, d'un éditeur. J'ai ainsi pu faire bénéficier de cette liberté de nombreux chercheurs qui n'auraient peut-être jamais pu publier leurs travaux sans Edhisto.

L'exemple le plus marquant est sans doute la publication, en 2010, du Journal de guerre de Clémence Martin-Froment, intitulé L'Écrivain de Lubine. Analysé avec Philippe Nivet, spécialiste de l'occupation durant la Grande Guerre, et Jean-Claude Fombaron, spécialiste de l'armée allemande de 1914-1918, ce témoignage a permis de considérer Clémence Martin-Froment comme une véritable figure de référence dans l'étude de l'épuration liée à la collaboration pendant la Première Guerre mondiale.

Plus récemment, l'étude du journal de guerre de l'industriel François Mathey a permis d'approfondir le concept des « hameaux morts pour la France » en révélant le plus important exemple connu dans le département des Vosges : celui de La Poterosse, sur la commune de Senones.

Après le centenaire, comment voyez-vous évoluer la transmission de la Grande Guerre ?

Très nettement. Même si la Première Guerre mondiale demeure une guerre matricielle, tant dans l'histoire des familles françaises que dans notre mémoire collective, il est indéniable que son éloignement chronologique tend progressivement à lui conférer un statut comparable à celui qu'a connu la guerre de 1870.

Edhisto a fait de ce conflit son principal objet d'étude bien avant les commémorations du centenaire et poursuit aujourd'hui ce travail avec la même conviction. Notre ligne éditoriale ne changera pas : il reste encore énormément de choses à découvrir et à transmettre.

Si l'intérêt du grand public semble parfois décroître, la vitalité des musées, des associations et l'arrivée régulière de nouveaux chercheurs sont autant de raisons d'être confiants pour les années à venir. Les modes de diffusion évolueront sans doute, mais l'histoire aura toujours besoin d'un travail de recherche fondamental pour alimenter les nouvelles approches.

L'intelligence artificielle, à cet égard, ne produit pas de recherche originale : elle synthétise ou reformule des connaissances existantes, mais ne les crée pas. Edhisto et ses auteurs continuent, eux, d'explorer de nouveaux champs d'étude qui éclairent encore aujourd'hui des aspects méconnus de la Grande Guerre. C'est cette mission que nous poursuivrons dans les années à venir.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune historien ou à un enseignant qui souhaite transmettre 14-18 autrement ?

Il reste une infinité de sujets à explorer, de questions à approfondir et de zones encore méconnues à éclairer. L'étude de ces aspects peut permettre à une jeune chercheuse ou à un jeune chercheur d'acquérir rapidement une véritable reconnaissance, aussi bien à l'échelle locale que nationale, dès lors que son travail apporte un regard réellement nouveau.

Les exemples de Clémence Martin-Froment ou de François Mathey l'illustrent parfaitement.

Au final, tout repose sur une démarche scientifique rigoureuse, une méthodologie solide, un travail sérieux et des échanges ouverts et constructifs.

Pour en savoir plus

https://edhisto.eu